Mauvais foins

Sebastian Wiegand

14.02 – 26.04.2026
Texte de Salomé Burstein
Mauvais foins - Les Bains-Douches, Alençon

C’est une scène de crime ou de camping. Des visages ombragés sous un feuillage, illuminés par une lumière sans source, tamisée par une silhouette au premier plan. On ne sait pas d’où viennent ces lueurs : un cercle de feu ou de paroles autour duquel quelques corps se rassemblent comme pour un rituel. Puisqu’ici quelque chose circule silencieusement – une conspiration peut-être, une consommation sans doute, passant de l’un·e à l’autre sans qu’on puisse identifier la substance. Certaines mains opèrent une transaction incolore ; son objet s’est soustrait à la représentation. D’autres se saisissent d’un couteau. Une chaussure a perdu pied – et tous ces manques s’agrègent tels des indices répartis dans le paysage, le tableau comme un puzzle dont il faudrait recomposer les morceaux. De l’autre côté du cercle, des individu·es sont assoupis ; ils dorment d’un sommeil trop lourd pour n’être que du sommeil. Restent des gestes inexpliqués, à la logique douteuse – une chorégraphie interrompue par la peinture, épiée depuis l’autre côté du feuillage. L’air est impassible, les visages placides, quelque chose d’une suspicion flotte ; une inexpressivité trouble contamine chacun des personnages de ces “mauvais foins”.

La formule a quelque chose d’un cocktail malheureux, d’un bad combo ou d’un présage angoissé : être dans de mauvais foins comme on serait dans de beaux draps, comme on se ferait un sang d’encre – une herbe nocive à arracher, à inhaler et qui embaume l’atmosphère des tableaux de Sebastian Wiegand. C’est peut-être ce qui lie chaque toile à l’autre : tous ces personnages sont sous l’effet d’une même substance, un philtre d’amour ou des benzodiazépines, et leur narcolepsie circule comme un virus. ils·elles dorment aux mauvais foins comme à la belle étoile. ils·elles s’absorbent même un peu dans le paysage, dissolvant leur enveloppe dans celle de l’atmosphère. Le teint, le ciel et le sol s’indissocient parfois dans une même couleur ; l’air transpire sur les corps, déteint sur leur surface. Tout semble partir ou se composer d’un même trait chez Sebastian Wiegand, la peinture striant tempétueusement la toile, comme si le tableau avait jailli d’un seul souffle. Les titres renvoient parfois à une certaine qualité d’air, d’odeur (L’haleine, 2026) ou d’allergie (Heuschnupfen (Rhume des foins, 2026). On imagine une condition respiratoire commune à cette “assemblée de dormeurs”¹; des odalisques asthmatiques sous un ciel opiacé. Leur peau s’ouvre à la moiteur des saisons, dans un cercle ininterrompu d’hormones et de toxines (more hormones, less toxins; less hormones, more toxins; movement between toxins and hormones and also their confusion) dont une poète raconte qu’il fait retomber pour un instant la peur de la mort². Tout retombe ici, tout s’allonge et porte en même temps vers l’au-delà ; les silhouettes sont étendues, flottant dans une ambiance comateuse, quelque part entre le rêve, le vertige et la chute. I’m lying […] in the heat wondering about geometry / as the deafening, uninterrupted volume of desire³ continue le poème – et l’on pourrait aussi bien attribuer cette phrase à l’un des personnages de Wiegand. Quelque chose d’un désir transparaît dans ces postures alanguies, une géométrie donnée par la toile qui cadre les corps en portrait, les coupe en deux, les fait parfois déborder des coins. Les visages aussi pointent vers un ailleurs : leurs yeux sont fermés, mi-clos, certains presque révulsés. Ils divaguent sur l’herbe folle. Certains déchiffrent des constellations. I want stimulants, relaxants, hallucinogens . Les personnages de Sebastian Wiegand sont en proie à des visions, peut-être même à des mutations. Leur regard porte au-delà du visible. Ils s’élèvent vers une utopie vaporeuse ; un idéalisme acide, une conscience psychédélique où le temps “se dilate, se ralentit à mesure que les urgences se dissipent, ouvrant sur […] différentes formes de “voyages”⁵. En contrepoint de ces paupières closes, de ces pupilles dilatées, Sebastian Wiegand met aussi en scène un face-à-face. Deux chevaux et un bœuf redoublent le·a spectateurice dans un effet miroir. De l’autre côté du barbelé, ils nous opposent un œil sobre,  le « regard insistant de l’animal […] regard de voyant, de visionnaire ou d’aveugle extra-lucide ».

Une étrange intimité se creuse avec ces portraits somnolents ; des visages subliminaux, provenus ou parfois prélevés d’ailleurs. Sebastian Wiegand compose à partir d’images qui l’habitent et le précèdent. Son feuillage emprunte à celui du jardin de la Famille Claude Terrasse que peint Bonnard, au Normal Love de Jack Smith. Il y a quelque chose du sabbat de Goya dans cette scène de rituel ; un peu du spectre de Paul Thek dans tous ces dead hippies. Ces tableaux existent entre des fantômes hérités et des filiations choisies. C’est d’autant plus vrai que Sebastian Wiegand est un artiste qui en accueille d’autres, transformant son atelier berlinois en lieu d’exposition (Scheusal), géré en duo avec la réalisatrice et sculptrice Rosa Joly. Dans la salle avoisinant ses œuvres, une autre invitation fait cohabiter le Paradise de Calla Henkel et Max Pitegoff avec ses Mauvais foins. L’exposition présente une peinture sous influence. Ses personnages semblent sous l’emprise de drogues ou d’impulsions : certains se touchent, se mordent, se traînent comme on tirerait un cadavre. Elle raconte aussi secrètement comment les œuvres se construisent : quelque part entre la solitude et le compagnonnage, dans une circulation de regards et d’effets, d’hormones et de toxines.

 

¹ Bertolt Brecht, Petit Organon pour le théâtre, Paris, L’Arche, collection Scène ouverte, 1978, p.26
² Passages en anglais et en français (traduction faite pour ce texte) tirés de Lisa Robertson, “The Seam”, 3 Summers, Toronto, Coach House Books,  2016, p.12
³ op. cit., p.10
op. cit.
⁵ Extrait d’une conférence donnée par Mark Fisher dans le cycle “All of this is temporary” a Rich Mix, Londres le 13 février 2016. Retranscrite et traduite par Jean Batou et Stéfanie Prezioso, disponible ici : https://solidarites.ch/journal/302-2/capitalisme-capitalisme-contemporain-et-destruction-de-la-conscience-collective/ Enregistrement de la conférence disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=deZgzw0YHQI
Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Paris, Éditions Galilée, 2006, p.18
La famille de Claude Terrasse au jardin (1896) fait partie des nombreuses représentations faites par Bonnard de sa propre famille, le compositeur Claude Terrasse ayant épousé sa sœur Andrée. Ce tableau fait partie de la collection permanente de la Alte Nationalgalerie à Berlin.